Bob Garcia, spécialiste de Tintin : « Je ne suis pas un contrefacteur ! »
Condamné à payer 40 000 € aux ayants droit de l’oeuvre d’Hergé, sous la menace de voir sa maison saisie, le spécialiste chellois du reporter à la houpette n’a plus que les mots pour tenter de faire entendre sa cause. La parole à la défense.
Il a acheté cette belle demeure bourgeoise il y a une quinzaine d’années pour profiter de la quiétude des bords de Marne. Rester dans sa bulle. Mais aujourd’hui, Bob Garcia n’est plus aussi tranquille. Depuis que la saisie-vente de son mobilier a été ordonnée, il se demande toujours, au moment où retentit la sonnette, s’il reçoit la visite d’un journaliste ou d’un huissier. Aux dernières nouvelles, aucun auxiliaire de justice n’a encore frappé à sa porte. La presse, en revanche, se bouscule au portillon. Les médias nationaux se sont largement faits l’écho ces derniers jours des déboires judiciaires de Bob Garcia avec les ayants droit d’Hergé. L’objet de la discorde provient de la publication entre 2005 et 2007 de cinq petites études « tintinophiles ». Ces ouvrages, destinés au jeune public, sont abondamment illustrés. Certains contiennent quelques cases extraites des aventures de Tintin. Dès 2006, Moulinsart, géré par Nick Rodwell, homme d’affaires britannique marié à la veuve d’Hergé, met en demeure Bob Garcia d’en cesser la commercialisation. Lors d’un premier jugement, en 2008, le tribunal de Nanterre condamne le Chellois à 15 000 € de dommages-intérêts. La Fnac, qui a distribué une partie de ces ouvrages, est également condamnée. Moulinsart ne s’en contente pas et fait appel. Le 2 juin dernier, la cour d’appel de Versailles va plus loin et condamne Bob Garcia à verser 40 000 € pour « contrefaçon », « concurrence déloyale » et « parasitisme commercial », tout en lui demandant de retirer de la vente tous ses ouvrages. Dans l’incapacité de s’acquitter de la somme, le Chellois propose à Moulinsart d’étaler le règlement. Pour réponse, il obtient un commandement de payer par huissier et, à défaut, la saisie-vente de tous ses meubles et biens de valeur. Dans l’attente de se retrouver pour de bon sur la paille, Bob Garcia a bien voulu répondre à nos questions.
Revenons s’il vous plaît à la source du désaccord : que vous reproche la société Moulinsart ?
La question serait plutôt : que ne me reproche pas Moulinsart ? (rires) En réalité, des choses plutôt incroyables. Ça concerne avant tout les titres de mes bouquins. Pour Moulinsart, même si mes études concernent Tintin, il ne faut pas qu’elles fassent mention de son nom... Pratique ! Mais plus fort : pour Nick Rodwell, un titre comme « Tintin au pays du polar », c’est une contrefaçon de l’oeuvre d’Hergé. Vous comprenez : un lecteur pas très attentif pourrait être amené à confondre mon livre avec un album...
Le procès concerne également l’utilisation d’illustrations contrefaites...
Voilà. Certaines sont d’Hergé : j’utilise quelques unes de ses cases au titre de citation courte, avec l’autorisation de Casterman (l’éditeur de la bédé, ndlr). Mais Moulinsart s’estime lésé. Elle va jusqu’à demander de retirer des images de Tintin dans un de mes ouvrages, qui n’en contient aucune ! Les autres illustrations, qui sont les plus nombreuses, ne sont pas d’Hergé. Mais pour Nick Rodwell, elles auraient pu l’être s’il avait eu un jour l’idée de les faire !
Ces arguments, la cour d’appel de Versailles les a retenus...
Oui, et c’est ça le plus incroyable ! Pour le juge, quand j’utilise un titre comme « Tintin à Baker Street », je ne peux pas me défendre derrière l’argument de la parodie, parce qu’il n’y a de but humoristique ! Quand j’illustre mon propos avec le dessin d’un missile V2, avec son fameux damier rouge et blanc, pour le tribunal, c’est une contrefaçon de la fusée d’« Objectif Lune » ! Nick Rodwell les a bien embobinés.
Qu’est-ce qui vous fonde dans l’idée que vous êtes dans votre bon droit ?
Mes livres sont des recherches documentaires autour de l’oeuvre d’Hergé et du personnage de Tintin. Il est somme toute bien normal que je m’y réfère de temps en temps pour appuyer mon propos. C’est ce que la convention pour la protection des oeuvres littéraires et artistiques, votée à Berne en 1974, appelle le « court droit de citation ». La France l’a ratifiée mais a un mal fou à l’appliquer.
Représentez-vous un danger commercial pour Moulinsart ?
Pensez donc ! Des cinq livres sur Tintin que j’ai écrits, le plus vendu s’est écoulé à 1 000 exemplaires. Le petit dernier dépasse à peine les 340 copies. Tout le monde sait dans l’édition que pour rentabiliser un bouquin, il faut en vendre au moins 2 000. Je n’ai jamais gagné un centime avec ces livres. Tintin est uniquement une passion. Pour gagner ma vie, j’écris des polars et je joue de la musique.
Mais êtes-vous un contrefacteur ?
Je ne vends aucun t-shirt, aucune figurine à l’effigie de Tintin. D’ailleurs, comme vous pouvez le voir, je n’en possède pas à la maison, si ce n’est celles que l’on m’a offertes en pensant me faire plaisir. Moi, le fétichisme, ça ne m’intéresse pas. Ce qui me fascine, c’est la dimension littéraire de l’oeuvre. C’est pour cette raison que j’écris des livres. Pour Nick Rodwell, ça relève du produit dérivé. Allons donc.
Cette affaire arrive en plein débat sur les droits d’auteur sur Internet...
Je ne suis absolument pas opposé au fait de payer des droits d’auteur. Mais encore faut-il que ceux-là soient raisonnables ! Je milite pour un encadrement de ces droits. Il faut enfin définir un cadre juridique autour de tout ça. Une loi qui dise : voilà, pour tant de citations, de telle taille, vous devez verser à l’auteur telle somme d’argent. Aujourd’hui, nous vivons dans une sorte de fascisme, de terrorisme intellectuel. Moulinsart, mais aussi Disney, mènent la vie dure à des milliers de personnes désintéressées. C’est dramatique.
Pourquoi ne pas vous pourvoir en cassation, comme l’a fait la Fnac ?
Parce que ça coûte cher ! C’est simple : si je vais en cassation, je dois d’abord régler le montant de ma condamnation. Ces 40 000 euros, je ne les ai pas. Je ne suis même pas imposable cette année. Mon seul bien, et Moulinsart ne le sait que trop bien, c’est cette maison. Je fais tout actuellement pour obtenir une aide juridictionnelle. Une seule chose est sûre : tant que j’aurai les moyens de me défendre, je le ferai. Même s’il faut aller jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme. J’espère qu’on me donnera un jour raison. Je suis prêt à attendre dix ans.
Que répondez-vous à ceux qui estiment que vous saviez pertinemment ce que vous encouriez ?
C’est vrai, ils ont raison. Le mieux, pour tout le monde, c’est de ne plus rien écrire sur rien du tout. Laisser à un homme d’affaires le soin d’imposer une pensée unique autour d’un personnage qui appartient à tout le monde. Et puis donner raison aux tortionnaires, aux dictateurs, aux imbéciles de tous poils.